Femmes dirigeantes dans le textile en Tunisie : un levier encore sous-exploité pour transformer le secteur

Le secteur du textile et de l’habillement en Tunisie occupe une place stratégique dans l’économie nationale. Premier secteur industriel en termes d’emploi, il constitue également un espace paradoxal en matière d’égalité de genre : les femmes y sont massivement présentes, mais encore insuffisamment visibles dans les sphères décisionnelles.

À travers une analyse fondée sur des données sectorielles récentes et des constats de terrain, cet article met en lumière le rôle actuel des femmes dirigeantes, les dynamiques de gouvernance à l’œuvre, ainsi que les conditions nécessaires à une transformation durable et inclusive du secteur.

Un secteur entre féminisation et asymétries de pouvoir

Un pilier industriel structurant avec une base féminine dominante

Avec plus de 1 500 entreprises et plus de 160 000 emplois, le secteur du textile et de l’habillement confirme son statut de moteur industriel en Tunisie. Il s’agit également d’un secteur historiquement féminisé, où les femmes occupent une place centrale dans les activités de production.

Cependant, cette présence massive masque une réalité plus nuancée. Les femmes sont principalement concentrées dans les fonctions d’exécution, tandis que leur progression vers les postes de management reste limitée, en dépit d’une présence croissante dans le middle management, notamment dans les entreprises totalement exportatrices.

Une progression limitée vers les postes de direction

Les données disponibles mettent en évidence une tendance structurelle : en Tunisie, seules 10,4 % des entreprises comptent une femme dans leur top management, alors même que 40,1 % des entreprises incluent des femmes dans leur actionnariat. Ce décalage illustre une difficulté persistante à transformer la participation économique des femmes en pouvoir décisionnel effectif.

Dans le secteur textile plus spécifiquement, les estimations convergent vers une proportion d’environ 10 % d’entreprises dirigées par des femmes, un chiffre corroboré par les observations de la Fédération Tunisienne du Textile et de l’Habillement et du Centre Technique du Textile.

Cette situation s’explique moins par un manque de compétences que par des contraintes structurelles, souvent invisibles mais profondément ancrées.

Entre contraintes systémiques et émergence de nouvelles trajectoires de leadership féminin

Des freins structurels encore fortement ancrés

L’analyse qualitative du secteur met en évidence plusieurs obstacles qui freinent l’accès des femmes aux postes de direction. Le premier est lié à l’articulation entre vie professionnelle et responsabilités familiales, encore largement assumées par les femmes. Comme le souligne une actrice du secteur, la réussite professionnelle féminine reste parfois perçue comme incompatible avec les rôles sociaux attendus.

À cela s’ajoute un accès limité au financement. Les données montrent que les femmes ne représentent que 12 % des bénéficiaires des crédits de la Banque de financement des PME, pour seulement 9 % des montants accordés. Cette contrainte limite directement leur capacité à créer ou développer des entreprises industrielles à plus grande échelle.

Même lorsque le cadre légal est formellement égalitaire, des inégalités persistent dans les faits. L’écart salarial dans le secteur industriel, par exemple, atteignait -27,5 % en 2012, traduisant des déséquilibres structurels plus larges.

Des dynamiques positives portées par les transformations du secteur

Malgré ces contraintes, plusieurs signaux indiquent une évolution progressive. Le secteur textile tunisien est aujourd’hui fortement influencé par les exigences internationales en matière de responsabilité sociale et de durabilité. Les certifications telles que SA8000 ou les référentiels de conformité sociale favorisent l’émergence de pratiques plus inclusives, créant ainsi un environnement plus propice à l’ascension des femmes.

Par ailleurs, les entreprises reconnaissent de plus en plus la valeur ajoutée des femmes dans les fonctions managériales. Les qualités associées aux femmes dirigeantes — stabilité, précision, capacité d’apprentissage — sont explicitement valorisées par certains dirigeants du secteur. Un autre levier majeur réside dans la formation. Les données issues des institutions académiques montrent une féminisation croissante des filières textiles : jusqu’à 85 % des étudiants dans certains cycles d’ingénieurs sont des femmes. Cette tendance constitue un vivier stratégique pour le renouvellement du leadership dans le secteur textile.

Gouvernance sectorielle et potentiel d’évolution : vers un leadership féminin structurant

Une gouvernance en transition mais encore peu inclusive

La gouvernance du secteur textile en Tunisie reste dominée par des structures où la représentation féminine est encore limitée, bien qu’en progression. L’intégration récente de femmes dans les instances de la Fédération Tunisienne du Textile et de l’Habillement marque une évolution symbolique importante, avec pour la première fois deux femmes au bureau exécutif en 2023.

Dans d’autres espaces, comme la recherche, la situation est plus contrastée. Certaines structures académiques présentent une forte représentation féminine dans leurs instances dirigeantes, tandis que les équipes de recherche restent majoritairement masculines.

Un défi majeur persiste toutefois : l’absence de données genrées consolidées. Ce manque limite la capacité des acteurs publics et des partenaires techniques à concevoir des politiques ciblées et efficaces.

Un potentiel stratégique encore largement inexploité

Le développement du leadership féminin dans le textile tunisien représente une opportunité systémique. Sur le plan économique, il permettrait d’améliorer la performance et l’innovation des entreprises. Sur le plan social, il contribuerait à réduire les inégalités et à renforcer l’inclusion.

Les programmes d’appui, notamment ceux portés par le Centre du Commerce International en partenariat avec le ministère de l’industrie dans le cadre de GTEX-MENATEX, montrent déjà des résultats encourageants, avec plus de 30 % de participation féminine aux activités de renforcement des capacités et près de 40 % aux missions internationales.

Cependant, ces initiatives restent encore insuffisamment structurées autour d’une approche systémique du genre, en particulier au niveau institutionnel.

Vers un changement de paradigme

L’enjeu aujourd’hui n’est plus uniquement d’augmenter le nombre de femmes dirigeantes, mais de transformer en profondeur les conditions de leur accès et de leur maintien dans ces fonctions. Cela implique de repenser les modèles de gouvernance, de valoriser les parcours féminins existants et de renforcer les mécanismes d’accompagnement.

La visibilité des “success stories” féminines apparaît notamment comme un levier déterminant pour inspirer les nouvelles générations et légitimer la place des femmes dans les sphères de décision.

Faire du leadership féminin un pilier de l’industrie textile responsable

Leadership féminin pilier du secteur textile

Le secteur du textile et de l’habillement en Tunisie dispose aujourd’hui d’un avantage comparatif souvent sous-estimé : un capital humain féminin qualifié, expérimenté et déjà fortement impliqué dans les opérations.

Transformer cette présence en leadership constitue l’un des leviers les plus puissants pour accompagner la transition vers une industrie plus responsable, compétitive et durable. Pour les acteurs de la coopération technique et financière, l’enjeu est clair : il ne s’agit plus seulement de soutenir le secteur textile, mais de structurer un écosystème où les femmes dirigeantes deviennent des actrices centrales de la transformation industrielle.