Diaspora tunisienne, entre regard comptable & vision stratégique

Pendant longtemps, la diaspora tunisienne a été racontée à travers un seul indicateur : celui des transferts financiers. Un indicateur utile, mais profondément incomplet.

Car derrière ces flux, il y a des parcours, des compétences, des réseaux, des expériences accumulées dans des environnements souvent exigeants. Il y a surtout une relation vivante — parfois distendue, parfois réinventée — entre des Tunisiens d’ici et des Tunisiens d’ailleurs.

Aujourd’hui, dans un contexte où la Tunisie cherche à redéfinir ses moteurs de développement, cette perspective atteint ses limites. La diaspora n’est pas seulement une ressource. Elle est déjà un acteur.

Diaspora Tunisienne

Et à mesure que cette réalité s’impose, une question devient centrale : comment organiser, structurer et amplifier cette contribution ?

De la contribution individuelle à l’impact systémique de la Diaspora

Avec près de 2 millions de Tunisiens résidant à l’étranger, la diaspora représente une extension significative de la société tunisienne.

Son poids économique est considérable. En 2025, les transferts ont atteint environ 8,7 milliards de dinars, selon la Banque centrale de Tunisie, confirmant leur rôle central dans l’équilibre macroéconomique et les réserves en devises. Ces flux dépassent même, certaines années, les recettes touristiques.

Mais cette contribution reste largement orientée vers la consommation et le soutien familial. Les investissements productifs, eux, restent encore en deçà du potentiel.

Ce décalage ne tient pas à un manque de volonté, mais à un déficit d’environnement structurant.

La diaspora tunisienne contribue déjà à l’économie. Elle investit, entreprend, soutient. Mais ce qui manque encore, c’est le passage à l’échelle.

Dans de nombreux cas, les initiatives restent individuelles ou ponctuelles. Elles reposent sur des logiques d’opportunité, plus que sur des dispositifs structurés. Pourtant, les profils présents dans la diaspora — ingénieurs, entrepreneurs, cadres internationaux — disposent d’un potentiel considérable pour accélérer la transformation économique du pays.

C’est ici que l’action publique devient déterminante. Car transformer une dynamique individuelle en levier systémique suppose des politiques cohérentes, lisibles et incitatives.

Ecosystème de gouvernance de la migration et de la diaspora

La Tunisie ne part pas de zéro. Plusieurs institutions interviennent déjà dans la relation avec la diaspora.

L’Office des Tunisiens à l’Étranger (OTE) joue historiquement un rôle d’accompagnement social et administratif. Le ministère des Affaires étrangères assure la relation diplomatique et consulaire. Le ministère des Affaires sociales intervient sur les questions de protection et de droits. Le ministère de l’Économie, quant à lui, est en première ligne sur les enjeux d’investissement et d’attractivité. L’Agence Tunisienne de la Coopération Technique gère la mobilité internationale des compétences tunisiennes.

Sur le papier, cet écosystème est complet ! Dans la pratique, il reste encore fragmenté…

Les interventions sont souvent sectorielles, peu coordonnées, et rarement inscrites dans une vision stratégique globale. Résultat : une difficulté à offrir à la diaspora une expérience fluide, lisible et engageante.

Ce constat n’est pas propre à la Tunisie. Mais il souligne un enjeu clé : sans gouvernance intégrée, même les meilleures initiatives peinent à produire un impact durable.

Dans ce contexte, certains programmes de coopération jouent un rôle structurant.

Les initiatives portées par la GIZ en Tunisie en sont une illustration. En facilitant la mobilisation des compétences de la diaspora tunisienne en Allemagne à travers des missions temporaires dans le pays d’origine, ces programmes permettent de concrétiser une logique de circulation des savoirs.

Ils créent des ponts là où les systèmes restent cloisonnés.

De leur côté, les associations comme Tunisian American Young Professionals jouent un rôle tout aussi essentiel. Elles connectent, mentorent, accompagnent. Elles agissent souvent plus vite que les institutions, mais avec moins de moyens.

Ce double mouvement — institutionnel et associatif — montre que les bases d’un écosystème existent déjà. Ce qui manque encore, c’est leur articulation.

Gouvernance de la diaspora : une opportunité stratégique à structurer

Ecosystème Diaspora & Migrtion en Tunisie

Au fond, la question de la diaspora est moins une question de dispositifs qu’une question de relation. Une relation qui, aujourd’hui, reste ambivalente. Entre attachement et distance. Entre engagement et frustration. Entre potentiel et limites.

Construire une gouvernance efficace, c’est d’abord reconnaître cette complexité.

C’est ensuite créer les conditions d’une relation plus équilibrée : plus transparente, plus lisible, plus inclusive. Une relation où la diaspora n’est pas seulement sollicitée, mais réellement impliquée.

Cela suppose de mieux coordonner les acteurs publics, de valoriser les initiatives existantes, mais aussi d’ouvrir des espaces de dialogue et de co-construction. Car à terme, l’enjeu est clair : faire évoluer la diaspora d’un rôle de contributrice à celui de co-architecte du développement.

La diaspora tunisienne n’est pas un potentiel à révéler. Elle est déjà en mouvement. Elle soutient l’économie, elle accompagne des projets, elle transforme des pratiques, elle connecte des écosystèmes.

Les institutions publiques existent. Les programmes de coopération fonctionnent. Les associations s’engagent. Mais l’ensemble reste encore trop fragmenté pour produire un impact à la hauteur des enjeux.

C’est là que se situe aujourd’hui le véritable défi stratégique : passer d’une somme d’initiatives à une vision structurée.

Et c’est précisément dans cette capacité à organiser, connecter et piloter cet écosystème que la Tunisie pourra transformer sa diaspora en un levier durable de développement économique, social et sociétal.